12€50 : le prix du nuisible

L'IMG de l'année dernière avait mis en relief plusieurs aspects. Au delà de la nouvelle et de la douleur l'accompagnant, j'avais déjà souligné l'importance de l'entourage familial. A l'époque, nous avions initialement décidé de très rapidement informer la famille proche de cette nouvelle, à l'époque où elle était encore "heureuse". Après l'annonce d'une IMG imminente, cela nous avait permis d'être réellement entourés et accompagnés.

Je n'ai pourtant pas fait mention de la présence capitale du corps médical. A chaque instant, et chacun à leurs niveaux, médecins et sages femmes ont fait preuve d'un soutien et d'un humanisme qui ont été capital dans notre gestion des difficultés : à peine la nouvelle fût-elle annoncée que déjà plusieurs rendez-vous étaient fiés, tant de contrôle que d'accompagnement psychologique.

Toutefois, malgré ce fabuleux soutien, je me souviens avoir très mal (di)géré les différentes étapes administratives. Dès les premiers documents (relatifs à la demande de présentation de notre dossier devant le staff médical) manquait un simple encart relatif à la signature du presque-même-pas-futur-père. Dès cet instant, je n'avais pas de voix à faire entendre, pas d'accord à donner. Bien sûr, je ne portais pas ce fœtus dans mon ventre, mais bordel, je l'avais déjà dans les tripes ! Il est certain que cette absence d'emplacement sur lequel apposer ma signature doit sûrement se justifier sous différents regards, notamment juridiques. Mais dès le début, on m'enlève cette seconde paternité désiré. A l'inverse de ma compagne qui a eu à subir sur son corps les différentes étapes de l'IMG, cette interruption de grossesse débutait pour moi, dès ces premiers instants de vide administratif. Avec le recul, je continue de ressentir cela comme une sanction; sanction punissant le père investi, coupable de s'être projeté dans la grossesse dès son annonce.

Les documents se sont succédés, avec à chaque fois le même constat. Aucune signature du père n'est demandée. Puis, la veille de l'IMG, lors d'un dernier entretien préparant l'hospitalisation, se doit d'être abordé la question de "l'après". Proposition de déclaration de l'enfant mort-né pour l'état civil, obsèques éventuelles, ... Avec bien sûr, des documents à signer. Alors qu'il n'est plus question de vie - ou même de fin de vie mais bien de cet "après", la signature du père est demandée. De "physiquement présent" pour la procréation, à "administrativement transparent" pour les décisions relatives à l'IMG, je suis soudainement appelé à donner des accords sur la gestion d'un corps que l'on n'ose même pas désigner ainsi. Dans toute cette transparence, il est certain que la perception - même générale - de l'individu vis à vis de la paternité en prend un coup.

Cette transparence, ainsi que les doutes et frustrations associés, m'ont pas mal suivi pendant un an. C'est donc avec logique que je m'étais préparé à une situation similaire pour cette seconde IMG. Et à raison. Mais lors du désormais habituel entretien préalable à l'hospitalisation, m'est (directement !) demandé si je désire passer les deux nuits à l'hôpital, au chevet de ma femme. J'ai une nouvelle fois envie de répondre par la négative. Non. Je ne "désire" pas. Pas plus que ma compagne ne "désire" subir un acte médicalement et psychologiquement douloureux. Mais ma présence à ses côtés, à chaque instant de cette épreuve, m'apparaît comme une nécessité. Je répond donc d'un "oui" laconique, sincère mais non désiré. La sage femme change de posture; laisse une gène certaine s'exprimer. Elle m'annonce que désormais, la mise à disposition d'un lit de camp accompagnant est facturé 12€50 par nuit.

Même si j'ai quitté mon emploi depuis la précédente IMG, la question financière n'est pas, me concernant, le fond du problème. Mais la somme dépasse l'éventuel montant "symbolique" qui pourrait se justifier par les difficultés financières rencontrées par l'hôpital public. Non. Là, je ne peux m’empêcher d'y voir - ou tout du moins de ressentir, l'impression que je passe du statut de l'homme-transparent à celui d'homme-nuisible. Sur ce point, la gène du corps médical montre bien que médicalement, ils apprécient ma présence auprès de ma compagne pour le soutien potentiellement déterminant que je peux lui apporter dans l'épreuve à venir, mais l'entité administrative ne souhaite pas me voir à ses côtés. Je suis administrativement et financièrement parlant, un papa-nuisible.