Fuite

J'y suis retourné. Tout comme l'autre fois, cela faisait plusieurs jours que j'y pensais, et comme l'autre fois, j'y suis allé après le travail. Sans me poser de questions, prévoir ou organiser la chose. Disons plutôt que la voiture, conduite par mes tripes, m'y a trainé. Il pleut, et je sais le crematorium fermé, l'accès au jardin impossible. La nuit n'est pas encore tombée et ce ne sont pas les gouttes qui me permettront de passer par-dessus la barrière sans être vu par les riverains. Je me suis donc garé au plus près du jardin, sous une haie de chênes.

Je ne sais même pas ce que je fais ici. Je fuis, c'est certain. Mais quoi précisément ? Mon boulot ? Mes responsabilités ? Ma famille ? Ou plutôt est-ce la réalité de cette absence, de la douleur qu'elle suscite et du chaos qu'elle laisse ? Oui. Un peu de tout cela, c'est certain. J'aurais pu espérer venir ici pour passer une étape, faire un pas de plus ou digérer une difficulté. Non, je suis venu pour fuir. Je n'arrive pas à être serein, je n'arrive pas à être tranquille. La fois précédente, les larmes m'avaient submergé. Rien de tout cela aujourd'hui. Juste de la colère. Une once de reproches. Mais envers qui ? À ce petit bout de rien de douze semaines ?

Je me sens stupide à dire cela. En colère, fuyant et stupide. Je ne veux pas rentrer. Ici, l'instant est chaotique mais le temps s'est figé. Alors qu'en rentrant, je serai face à la réalité de laquelle je n'arrive plus à faire la part des choses. Je n'arrive plus à me ressourcer au coeur des bons moments, notamment ceux dont N. en est la source. Même ces moments-là me font culpabiliser, me ramènent à mon incapacité à les apprécier. Et puis, la situation avec M. me parasite, me bloque et tout du moins m'attriste. Je n'y vois que son comportement parfois déconnecté de toute réalité, ce comportement propre à tous ceux qui se perdent dans les craintes de maladies éventuelles. Alors que je suis certain qu'elle exprime d'autres choses que ce mal-être. Mais je ne vois pas. Je ne vois rien.

À cela, je lui ai ajouté en plus les reproches générés par mon attente. J'attends ce deuxième enfant. Et à trop l'attendre, je ne sais plus si je le veux, si j'en suis capable.

Il y a un mois, L. aurait dû naître.

C'est la première fois que je lui donne le prénom déjà envisagé depuis plusieurs années. J'attends un deuxième enfant. Un enfant déjà mort.